La note salée des frais de transferts d’argent internationaux

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L'objectif de développement durable de l’Onu visant à réduire le coût des envois de fonds à 3% en 2030 ne devrait pas être atteint en France. Les commissions pratiquées, en particulier pour les flux Nord-Sud, restent aujourd'hui bien plus élevées.

reuters

Les consommateurs français devraient payer cette année 750 millions d’euros de commissions pour leurs transferts d’argent réalisés à l'international, selon des prévisions de La Banque Mondiale.

Un chiffre en soi qui n’évoque pas grand-chose, sauf à considérer que ce montant devrait correspondre à un niveau de frais moyen de 6,1% du montant transféré, selon une étude de Wise, fintech britannique spécialisée dans les envois de fonds qui a fait son entrée à la bourse de Londres au début du mois.

Objectif de développement durable

En considérant la trajectoire actuelle du marché, et même en retenant un scénario optimiste, l’enquête estime que la France ne parviendra pas à l’objectif de développement durable (ODD) des Nations unies visant à réduire le coût de ces commissions à 3% du transfert d’ici à 2030. Lequel, s’il avait été atteint, aurait permis aux Français « d’économiser 380 millions d’euros cette année », a calculé Wise.

Parmi les 17 ODD de l’Agenda 2030 adopté par l’Onu en 2015, la réduction des frais de transferts est sans doute l’un des moins médiatisés. Les envois de fonds internationaux sont pourtant un enjeu central du soutien économique des pays en développement (PED).

En 2020, ce sont ainsi 540 milliards de dollars qui ont été distribués vers les PED, rapporte l’organisation internationale. Pour ces nations et leurs populations, les flux monétaires envoyés par les diasporas représentent une gigantesque manne financière, de deux à trois fois supérieure à l’aide publique au développement… pour plus de 70 de ces Etats, ils représentent plus de 7% de leur PIB. Mais pour certains d’entre eux, leur part va bien au-delà.

Jusqu’à 40% du PIB

« Aux Iles Samoa, par exemple, les envois de fonds pèsent pour près de 40% du PIB », explique Jean-Baptiste Bouvier, cofondateur de Monisnap, fintech française qui s’est lancée sur le marché des transferts internationaux en 2017. « La contribution de ces flux d’argent est d’autant plus significative qu’en dehors des frais de transferts, ils sont intégralement reversés aux populations, contrairement à l’aide au développement qui est un véritable seau percé : pour 100€ distribués, en réalité, seulement 30€ arrivent dans les poches des populations », souligne-t-il.

Dans ces conditions, l’effet de levier des envois de fonds sur la réduction de la pauvreté est maximal. Car ils sont une source colossale du revenu disponible de leurs destinataires. D’après l’Onu, l’essentiel des transferts, qui est réalisé en tranches de 200 à 300 dollars envoyés par des travailleurs migrants dans leur pays d’origine, pèse en moyenne pour 60% des revenus totaux des foyers destinataires.

Plus des deux tiers de ces fonds sont utilisés pour des besoins immédiats (l’alimentation, en particulier l’agriculture dans les zones rurales, l’éducation, et la santé) tandis qu’une petite partie est injectée dans des projets d’entreprenariat ou de développement économique local. De facto, les analyses menées dans 71 PED par les Nations unies montrent qu’une augmentation de 10% des envois de fonds par habitant entraîne une baisse de 3,5% du nombre de personnes pauvres dans la population.

6,8% de frais en moyenne au niveau mondial

On comprend ainsi l’enjeu de la réduction de ces frais de transfert, qui, en baissant leur coût moyen à 3% au niveau mondial, pourraient faire économiser aux familles bénéficiaires 20 milliards de dollars par an. Mais on est encore loin du compte : tous marchés confondus, pour 200 dollars de fonds, ceux-ci s’élevaient en moyenne à 6,8% (soit 13,6 dollars) au premier trimestre 2020, avec de fortes disparités entre les régions de destination, l’Afrique subsaharienne étant la plus chère avec un coût moyen de 9%, contre un peu moins de 5% pour l’Asie du Sud Est…

Pour en revenir à la France, à première vue, avec 6,1% de frais prélevés en moyenne, elle semble faire pratiquement figure de bonne élève. Mais dans la réalité, le niveau de ces commissions est très variable d’une opération à l’autre. Et dans la grande majorité des cas, il s’avère bien supérieur.

Commission et frais de change

En matière de transferts d’argent à l’international, deux types de frais s’appliquent : la commission à proprement parlé, qui correspond au prix des prestations de transfert facturé par votre intermédiaire ; ainsi que les frais de change – quasi-systématiques - lorsque le paiement est perçu dans une devise différente que celle de l’expéditeur.

Quatre principales variables interviennent dans la fixation de ces frais : le mode de paiement utilisé (cash, compte bancaire, smartphone, carte SIM…), la paire de devises concernée, le pays de destination, et, enfin, l’opérateur en charge du transfert, qui peut être un établissement bancaire ou une société spécialisée dans les envois de fonds.

In fine, lorsque vous réalisez un virement à l’international, ces commissions peuvent être deux fois plus importantes que la moyenne des 6%... ou deux fois moins élevées !

Un marché quasi-oligopolistique

A la source de ce grand écart tarifaire : la structuration très particulière du secteur, qui évolue en marge du circuit bancaire traditionnel. Ce marché à tendance oligopolistique est majoritairement détenu par une poignée d’acteurs "historiques" qui règnent en maître sur les flux internationaux de cash, en particulier ceux à des populations n’ayant pas accès à un compte bancaire.

Disposant d’un maillage international sans commune mesure, ces sociétés sont présentes dans la plupart des pays de la planète par le biais d’agences physiques, où les destinataires de ces fonds peuvent récupérer de l’argent liquide, de quelques heures à trois jours après leur envoi en général.

C’est l’un des pionniers de l’exploitation des télégraphes aux Etats-Unis, né au milieu du 19e siècle, Western Union (WU), qui est en le leader incontesté. A lui seul, le groupe américain aurait la main sur environ 40% de l’ensemble des flux internationaux, indique Jean-Baptiste Bouvier. En France, Western Union disposerait même de plus de 60% de parts de marché, estime l’UFC-Que Choisir dans une étude consacrée aux pratiques commerciales de la filière datant de 2019.

Fin du mandat cash

Les frais pratiqués par Western Union et d’autres mastodontes concurrents, au premier rang desquels Ria et Moneygram, s’élevaient en moyenne à 7,3% du montant envoyé, relève cette même enquête. Coût qui atteint même jusqu’à 12,4% dans le cadre du partenariat La Banque Postale-Western Union, aujourd’hui la seule solution d’envoi de cash à l’international proposée par le réseau postal français, ayant « suspendu » le 1er avril dernier son service de mandat international "PosTransfer".

A La Poste, on justifie cette "suspension" en raison de sa faible utilisation (le service était en moyenne réalisé deux fois par mois et par bureau de poste, nous précise-t-on). En considérant les difficultés actuelles de ce service public, confronté à une importante chute du volume du courrier, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi La Poste a décidé de l’externaliser complètement auprès du leader mondial.

Et tant pis pour les consommateurs à qui le mandat cash permettait jusqu’alors de bénéficier d’un tarif bien plus doux : évalué à 5% du montant envoyé, « les délais de transfert étaient en revanche bien plus lents que ceux assurés par Western Union », relève toutefois Matthieu Robin, chargé de mission banque/assurance à l’UFC-Que Choisir.

Réseaux bancaires

En dehors de ces acteurs, il est bien évidemment possible de s’adresser à un établissement bancaire pour transférer de l’argent, mais cette option ne permet pas d’envoyer de fonds à un destinataire qui ne dispose pas de compte bancaire.

En moyenne, les frais prélevés par les agences sont légèrement inférieurs à ceux des sociétés spécialisées, estimés à 6,9% du montant envoyé. Sachant qu’aujourd’hui, le montant de ces commissions concerne essentiellement les envois de fonds vers des destinations situées en dehors de l’Union européenne. Ceux réalisés à l’intérieur de l’UE, y compris hors zone euro, sont la plupart du temps non facturés.

Un élan de générosité que l’on doit à un règlement de l’Union européenne, qui a récemment imposé aux banques une égalité de traitement avec les transactions domestiques en la matière. En somme, si votre agence ne facture pas un virement à destination d’un compte bancaire français, elle ne peut pas non plus appliquer de frais pour une opération vers Varsovie, ou vers Milan. A l’international, en revanche, elle est tout à fait libre d’appliquer le tarif de son choix.

Les challengers de la fintech

Ces dernières années, le développement de la fintech a ouvert la porte de ce marché très fermé à quelques start-ups, comme Wise (ex-Transferwise), déjà valorisée quelque 13 milliards de dollars, WorldRemit ou encore les jeunes pousses Azimo et Monisnap.

Ces opérateurs parviennent à pratiquer des tarifs plus limités que ceux de WU et des établissements bancaires, qui s’élèvent à 2,6% en moyenne, selon l’UFC Que Choisir, avec un éventail de services et une couverture géographique moins larges toutefois. En outre, ils n’arrivent pas toujours à s’aligner sur les prix de WU pour l’ensemble des destinations.

Chez Wise, qui s'est spécialisé dans les paiements en ligne ultra-rapides de compte bancaire à compte bancaire, 38% des transferts sont réalisés instantanément, et plus de 60% arrivent dans l’heure.

La pépite anglaise revendique un niveau de frais moyen très compétitif de 0,69% tous corridors confondus, même « s’il reste très difficile de fournir une moyenne représentative du montant de nos commissions qui dépend d’un ensemble de facteurs, en particulier des devises dans lesquelles les transactions sont réalisées », nous indique Arun Tharmarajah, Head of European Banking de Wise.

« Si l’on se base sur les opérations des principales devises, telles que l’euro, le dollar et la livre sterling, nos frais sont significativement inférieurs à ceux pratiqués en moyenne sur le marché français », explique-t-il.

Des taux de change chargés

En revanche, sur les autres paires de devises, ce n’est pas forcément le cas : une simulation que nous a fournie le mois dernier l’UFC-Que Choisir sur un transfert de fonds euro/dirham réalisé vers le Maroc – la première destination des envois depuis la France – montre en effet que ceux de WU, à défaut d’être complètement transparents, sont plus intéressants pour les transactions de compte à compte : pour un virement bancaire de 100€ vers le Maroc réalisé en juin, WU appliquait 1,95€ de frais : 0,90€ de frais de transfert et 1,05€ de frais de change, là où Wise facturait 3,97€, sans frais de change (0,06€ pour être exact), mais avec 3,91€ de frais de transfert.

Mais pour le même montant transféré en cash – impossible avec Wise - la note de WU est bien plus salée : les frais montent à 9,09€, dont 1,9€ de frais de transfert, et surtout 7,19€ de frais de change, par ailleurs bien cachés !

Car ces derniers, contrairement à Wise, ne sont pas affichés par WU : la seule façon d’en prendre connaissance est de comparer par ses propres moyens le taux de change proposé de la transaction avec celui du marché.

« En indiquant seulement les frais de transfert, WU amène le consommateur à penser qu’envoyer 100€ au Maroc ne lui coûte qu’1,9€ pour une opération d’un montant total de 101,9€. Or, le destinataire de ce transfert, ponctionné de 7,19€ de frais de change, n’en percevra que 92,8€ », explique Matthieu Robin de l’UFC-Que Choisir.

Sur ce marché des transferts "Nord-Sud", la jeune start-up française Monisnap parvient à tirer son épingle du jeu. Contrairement à Wise, qui s’est bâtie dès l’origine comme un business digital de paiement en ligne, Monisnap s’est spécialisé dans les envois de fonds vers les destinations à fort taux de population non bancarisée, en premier lieu l’Afrique.

Paiements mobiles

Cette société fondée par d’ancien employés de Google et de Groupon, qui vient de lever 10 millions d’euros auprès de Serena, a misé sur le "mobile transfert" : comme son nom l’indique, ce système de paiement permet d’envoyer de l’argent d’une carte SIM d’un téléphone à une autre.

Inexistant en Europe, il est très répandu en Afrique où l’accès à Internet reste limité, mais où le taux de couverture des réseaux mobile est de 100%. Et pour les transferts en cash, Monisnap a tout simplement scellé un partenariat avec la grande concurrence de WU, Ria.

Monisnap applique des frais situés entre 3 et 4% du montant de la transaction, nous précise Jean-Baptiste Bouvier. « Ces frais sont globalement immuables, et s'ils bougent, nous avertissons nos clients. » Ces commissions peuvent s’avérer supérieures à celles proposées par Wise pour les transferts vers les comptes bancaires, mais elles sont plus compétitives que celles des mastodontes sur le segment des envois de cash. Pour le Maroc, pour 100€ transférés, Monisnap applique par exemple un montant forfaitaire de 4,99€.

Dépôt de plainte

En France, l’UFC Que-Choisir tente de son côté de faire bouger les choses pour lutter contre les frais de change cachés. Elle a notamment porté plainte en novembre 2018 auprès du procureur de la République contre WU et MoneyGram pour pratiques commerciales trompeuses. Près de trois ans plus tard, une décision judiciaire se fait toujours attendre.

On connaît la lenteur du système judiciaire, mais l’association fait par ailleurs remonter « systématiquement » à l’Observatoire des tarifs bancaires… sans grand intérêt jusqu’à présent. « Nous rappelons la direction du Trésor et nous n’avons jamais de réponse », constate Matthieu Robin qui regrette l’absence de volonté politique en la matière.

Le sujet « à l’évidence, n’intéresse ni les parlementaires, ni le gouvernement. La problématique des frais de transfert concerne essentiellement les immigrés, une population qui ne vote pas », en conclut-il.

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