« Qui seront les gagnants et les perdants du retour de l’inflation ? »

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Tribune de Philippe Crevel, directeur du Cercle de l'Epargne.

Cercle de l'Epargne

Après avoir craint la déflation, nous tremblons face à un éventuel retour de l’inflation. Sachons raison garder et évitons de tomber dans le sensationnalisme. La publication d’un ou même de plusieurs indices ne permet pas de conclure au retour de l’inflation. Certes, l’inflation a franchi la barre des 5% aux États-Unis et des 2% en Allemagne mais n’oublions pas que nous sortons d’une période extraordinaire, dans le sens littéral du terme, durant laquelle l’inflation était nulle, faute de demande.

Le baril de pétrole, s’échangeait, au mois d’avril 2020, à moins de 20 dollars et était en valeur négative sur le marché à terme. La résurgence de l’inflation est liée à un retour à la normale qui demeure chaotique du fait de la désorganisation, pendant plus d’un an, des circuits de production. Il est donc assez logique que des goulets d’étranglement apparaissent, que des pénuries se fassent jour et que les prix des matières premières, après avoir fortement baissé, remontent. Les déconfinements intervenant presque en même temps à l’échelle mondiale, tout comme les plans de relance, la demande ne peut qu’exploser.

Revalorisations salariales

La question est donc de savoir si l’augmentation des prix est temporaire ou si elle a vocation à s’installer ? Il ne faut pas oublier que l’inflation est une perte de pouvoir d'achat de la monnaie, qui se traduit par une augmentation générale et durable des prix. Elle a besoin, pour s’alimenter, d’une transmission au profit des salaires de la hausse des prix des biens et services. Pour le moment, le rebond de l’inflation est essentiellement américain. En Europe, l’inflation sous-jacente, calculée en ne tenant pas compte des biens et services enregistrant de forte fluctuation, reste inférieure à deux points. Malgré tout, du fait de la quantité de liquidités sur les places financières, du coût de la transition énergétique, du vieillissement de la population et des demandes de revalorisation salariale, une augmentation plus rapide des prix n’est pas inconcevable.

Les consommateurs sont, en règle générale, perdants car leurs revenus peinent à suivre l’évolution des prix. La désindexation des salaires qui a été menée à compter des années 1980 pourrait avoir des effets négatifs sur le niveau de vie des ménages. Tous ceux dont les revenus ne suivent pas les prix sont perdants. Cela vaut pour les bénéficiaires de rentes, de prestations non indexées, etc.

Le taux du Livret A va-t-il remonter ?

L’épargnant figure traditionnellement parmi les perdants. Avec le regain d’inflation et le maintien de taux bas, le rendement réel de nombreux produits d’épargne pourrait être négatif. Ainsi, celui du Livret A devrait être, cette année négatif de 1 à 1,5 point. En effet, le taux du Livret A est de 0,5% et l’inflation devrait se situer entre 1,5 et 2%. Le taux du Livret A est fixé à partir de la moyenne semestrielle du taux d’inflation et des taux interbancaires à court terme, avec un arrondi calculé au dixième de point le plus proche, sans pouvoir être inférieur à 0,5. Avec des taux interbancaires qui se situent autour de -0,5%, le taux du Livret A bénéficiait, jusqu’en début d’année, de la clause plancher de 0,5%. Avec la remontée de l’inflation, la question du relèvement du taux du Livret A pourrait se poser certainement pour le 1er février 2022. Le gouvernement devra arbitrer entre la rémunération de l’épargne et la relance de la consommation. La tentation sera grande de ne pas revaloriser le taux afin d’inciter les ménages à réduire leur épargne covid-19 mais dans le même temps, le gouvernement devra tenir compte de la proximité de l’élection présidentielle. Le dilemme sera donc difficile à résoudre…

Le rendement réel des fonds euros de l’assurance vie devrait être nul voire négatif en 2021. En effet, au vu des résultats de l’année dernière, le rendement brut devrait se situer autour de 1,2%. L’inflation devrait certes faire remonter les taux d’intérêt mais la Banque centrale européenne veillera à ce que cela ne mette pas en danger la solvabilité des États. De toute façon, les fonds euros sont des tankers qui ont beaucoup d’inertie, tant à la baisse qu’à la hausse.

Les dividendes suivent l’inflation

Les placements actions ont tendance à mieux résister que les valeurs obligataires. Les dividendes suivent l’inflation, les entreprises pouvant adapter en permanence leurs prix. Le taux des obligations est fixé au moment de l’émission, sauf pour celles qui sont à taux variable. Par ailleurs, en période d’inflation croissante, les anciennes obligations subissent une décote. Au niveau des actions, il faut privilégier les secteurs où les entreprises peuvent ajuster leurs prix. Les entreprises évoluant dans le haut de gamme sont à privilégier. En période d’inflation, il convient d’être vigilant aux ajustements sur le marché des changes qui peuvent obérer la rentabilité des investissements en actions effectués à l’étranger. L’immobilier est souvent perçu comme une valeur-refuge, que l’on soit ou non en période d’inflation. Dans le passé, les années 1970-1980, années à forte inflation, ont été propices à l’acquisition de biens immobiliers par emprunt car la valeur du capital à rembourser s’érodait d’une année sur l’autre. Les emprunteurs sont, en règle générale, avantagés par l’inflation à la condition que leur salaire suive le mouvement, faute de quoi ils figurent parmi les perdants.

L’enjeu du remboursement des dettes souveraines

Avec l’inflation, ce n’est jamais le bon niveau. Elle est soit trop faible, soit trop élevée. Les pouvoirs publics éprouvent toujours beaucoup de peine à la maîtriser. Quand elle s’emballe, il est difficile de l’arrêter sinon en cassant net la croissance à travers une forte hausse des taux d’intérêt. Du fait du surendettement des États, aujourd’hui, cette voie serait hasardeuse. Il y a, de fait, un réel compromis pour espérer une inflation se situant entre 2 et 4% afin de faciliter le remboursement des dettes sans pour autant provoquer de réels déséquilibres économiques et financiers.

Philippe Crevel

Le parcours de Philippe Crevel

Directeur, Cercle de l'Epargne

Ancien chargé de mission ministériel, Philippe Crevel a été conseiller économique et fiscal de 1991 à 1998 pour le groupe UDF à l’Assemblée nationale. Conseiller auprès de l'ancien président de la Caisse des Dépôts, Philippe Auberger, de 2002 à 2003, puis de l'ex-ministre de la Santé Jean-François Mattei de 2003 à 2004, Philippe Crevel est entré chez Generali où il a conseillé la direction générale du groupe, en charge du développement des produits d’épargne retraite, de la stratégie développement durable et des relations institutionnelles, jusqu'en 2014.

Chroniqueur, membre de la Commission des épargnants de l'AMF et fondateur de la société d'études et de stratégies économiques Lorello Ecodata, Philippe Crevel dirige aujourd'hui le Cercle de l’Epargne. Ce cabinet d'études réalise des études sur l’épargne et la retraite avec l’appui d’experts au profil varié (sociologues, économistes, juristes, journalistes, démographes, spécialistes de l’opinion et du marketing).

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