Est-ce le moment de se lancer en bourse ?

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Alors que l'inflation est au plus haut et que les marchés boursiers corrigent, faut-il se tourner vers ces placements risqués, mais potentiellement rémunérateurs ? Micro tendu au spécialiste Frédéric Rollin, chez Pictet AM.

Pictet Asset Management

Avec la poursuite de l’inflation, qui érode le rendement de certains placements – réorienter une partie de son portefeuille vers les actions, l’une des classes d’actifs les plus performantes sur le long terme, peut se présenter comme une opération tentante.

Les marchés boursiers, qui ont bien corrigé depuis le début de l'année (-12% pour le CAC 40), sont bien plus abordables que l'année dernière, mais dans un contexte volatil, et à une période où beaucoup des valeurs continuent de boire la tasse – est-ce vraiment le bon moment d’acheter des actions ?

Nous avons posé la question à Frédéric Rollin, conseiller en stratégie d’investissement chez Pictet Asset Management.

Quelles sont les raisons qui expliquent la nervosité actuelle des marchés et ces corrections, parfois violentes d’une séance à l’autre ?

C’est la concomitance de trois mauvaises nouvelles : le conflit russo-ukrainien, l’inflation et la réaction de la banque centrale américaine, ainsi que la situation sanitaire en Chine.

Tout d’abord, le conflit en Ukraine – qui pourrait encore s’enliser – a bien sûr pesé sur la confiance des marchés, mais il devrait rester contenu et limité au territoire ukrainien. Et malgré cette situation, les prix de l’énergie présentent un potentiel de baisse important. Les cours ont déjà fortement monté et la croissance mondiale est en train de ralentir. Le scénario négatif - il y en a toujours un - serait que Moscou stoppe brutalement ses exportations de pétrole et de gaz, mais cela reste peu probable.

La deuxième raison pour laquelle les marchés ont baissé est relative à l’inflation. La Fed a fait une erreur d’appréciation en considérant que la hausse des prix serait temporaire. Résultat : au moment où la croissance américaine ralentit, elle se retrouve à resserrer sa politique monétaire. C’est ce qui a provoqué la récente chute des indices obligataires américains.

Aujourd’hui, toutefois, le taux de référence des marchés, celui des obligations d’Etat américaines à 10 ans, est assez abordable : nous avons le sentiment que l’on arrive bientôt au bout de la baisse. Avec le ralentissement économique, l’inflation devrait aussi marquer le pas et faire repartir les marchés à la hausse. Il faut être encore un peu patient.

Enfin, la troisième source d’inquiétude est relative à la situation en Chine. Sa politique « zéro Covid » de confinements stricts fait chuter drastiquement l’activité du pays, qui reste la 2e puissance économique mondiale. Et, pour l’heure, la banque centrale et le gouvernement chinois n’ont pas apporté de réponse monétaire et budgétaire d’envergure comme ils l’avaient fait en 2020. Pékin finira par réagir, mais la situation actuelle continue de créer de la volatilité sur les marchés financiers.

L’inflation galopante peut inciter certains épargnants à prendre davantage de risque, en se tournant par exemple vers les marchés boursiers, dont les indices ont fortement corrigé depuis le début de l’année. Pour ces profils d’investisseurs, disposant d’une faible appétence au risque, est-il aujourd’hui intéressant de sauter le pas ?

Les marchés européens commencent en effet à arriver à des niveaux intéressants, avec des valorisations plutôt basses. Les perspectives économiques ont été certes révisées à la baisse mais les projections de croissance demeurent, ce qui nous laisse penser que nous ne sommes pas rentrés dans un cycle de baisse durable.

Dans ces conditions, oui, le moment peut sembler opportun pour se lancer et investir à long terme sur les actions européennes. Nous recommandons toutefois d’attendre encore un peu, car les niveaux pourraient encore baisser dans les jours ou les semaines à venir.

En termes d’allocations d’actifs, pourquoi votre préférence actuelle se porte sur les marchés européens ?

Les actions européennes sont les plus intéressantes, parce que leurs valorisations sont bien plus faibles que celles des actions américaines, qu’elles sont plutôt bon marché par rapport aux obligations, et que le risque inflationniste est aussi moins élevé en Europe qu’aux Etats-Unis.

Quels secteurs d’activité vous paraissent aujourd’hui intéressants pour investir avec une certaine prudence ?

Notre prudence va se manifester par une préférence pour les secteurs défensifs, peu sensibles aux cycles économiques, comme celui de la santé.

En ce qui concerne la question du choix entre valeurs de croissance et de « value », avec la fin de la hausse des taux longs, nous préconisons de revenir sur certains secteurs de croissance bien choisis, comme ceux qui sortent renforcés de la crise russo-ukrainienne actuelle.

Nous en identifions deux : les énergies renouvelables, car elles sont à la fois portées par des gains de productivité, l’urgence climatique ainsi que l’impératif d’indépendance énergétique qui s’est imposé avec le conflit russe. Et le secteur de la sécurité, en particulier la sécurité informatique, alors que l’on s’aperçoit encore un peu plus que le cyberespace est un lieu de guerre potentiel dans ce contexte d’instabilité géopolitique.

D’autres valeurs de croissance qui ont bien corrigé depuis le début de l’année, comme le secteur du luxe, nous paraissent toujours intéressantes. Si elles ont été sanctionnées en raison de leur forte exposition à la Chine, nous considérons qu’elles disposent encore d’un potentiel de croissance important.

Frédéric Rollin

Le parcours de Frédéric Rollin

Conseiller en stratégie d’investissement, Pictet Asset Management

Frédéric Rollin a intégré Pictet Asset Management en 2011 en tant que conseiller en stratégie d’investissement senior pour le marché français. Avant d'entrer chez Pictet, il a exercé de 2010 à 2011 les fonctions de responsable des investissements au sein de Novalis Taitbout. Il a commencé sa carrière en tant que gérant de portefeuilles obligataires, travaillant de 1990 à 1998 pour BNP Paribas, Cardif Asset Management et J.P. Morgan Asset Management. Il a ensuite passé neuf ans chez HSBC Asset Management, où il a été responsable de la gestion de portefeuilles, d'abord pour le segment du haut rendement européen, puis pour l'ensemble des segments obligataires européens, avant de diriger la gestion de portefeuilles obligataires chez Robeco de 2007 à 2009. Frédéric Rollin est diplômé en statistique et en économie de l'Ecole nationale de la Statistique et de l'Administration économique (ENSAE SEA).

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