Malgré la baisse de leur pouvoir d’achat, les ménages devraient continuer à épargner fortement

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Face à une inflation galopante et un contexte géopolitique anxiogène, les Français gèrent leurs finances avec retenue et prudence. Leur taux d'épargne devrait rester élevé en 2022.

Reuters

C’est une situation paradoxale qui s’observe dans des périodes exceptionnelles : en dépit d’une perte de leur pouvoir d’achat, les ménages ne puisent pas dans leur épargne pour consommer, mais continuent au contraire d’alimenter leurs bas de laine en limitant leurs dépenses…

Alors que normalement, l’évolution de la capacité d’épargne suit celle du niveau de vie, « on constate une décorrélation entre ces deux variables pendant les périodes de crise. Ce phénomène a été observé en 2008 avec celle des subprimes et lors de la crise sanitaire », retrace Alain Tourdjman, le directeur des études et de la prospective du groupe BPCE, qui vient de publier une enquête sur le comportement des épargnants dans un environnement inflationniste.

Singulière – en raison de son caractère sanitaire et des épisodes de confinement – la crise du coronavirus a en effet mené les Français à épargner comme jamais. Par précaution face aux incertitudes de l’évolution de la situation, mais aussi par contrainte, les ménages aisés se retrouvant avec une épargne "forcée" sur les bras alors que l’activité économique fut des semaines à l’arrêt (hôtellerie-restauration, tourisme, commerces de détail…).

170 milliards d'euros épargnés "en plus" en 2021

Au niveau national, le surplus d’épargne – c’est-à-dire le montant supplémentaire d’argent placé par les ménages par rapport à la moyenne observée en 2018-2019 – a atteint des records historiques avec 111 milliards d’euros cumulés en 2020, puis 170 Md€ cumulés estimés en 2021 (Banque de France).

Principalement concentrée entre les mains des 20% des ménages les plus aisés, cette sur-épargne a demeuré pour l’essentiel sur les comptes courants (49,2 Md€ en 2021) et sur les livrets défiscalisés (livret A, LDDS, LEP… à hauteur de 46,1 Md€ en 2021).

Dans une moindre mesure, elle a aussi été conservée en cash, et placée sur les supports en unités de comptes des contrats d’assurance vie, qui ont profité des faibles rémunérations servies par les fonds en euros.

Une sortie de crise heurtée par le retour de l'inflation

Avec la campagne vaccinale et la reprise de l’activité économique toutefois, une « phase de normalisation » des comportements d’épargne s’est amorcée l’été dernier. Après un rebondissement des dépenses de consommation en mai, et plus timidement les mois suivants, un peu moins d’argent a été mis de côté par les Français. Entre septembre et décembre, les flux vers les supports réglementés ont ainsi été négatifs, les dépôts sur les livrets A et les LDDS ayant été inférieurs aux montants des retraits.

Mais cette "normalisation" a été tuée dans l’œuf. La hausse rapide des prix à la consommation, très visible pour les ménages car concentrée sur ceux de l’énergie (essence, factures de gaz et d’électricité…), les a incités à conserver leurs réflexes anti-crise.

« Avec la remontée de l’inflation, la donne a changé », rapporte Alain Tourdjman. « Le relâchement de l’effort d’épargne a été rapidement remis en cause par la hausse des prix à la consommation, qui a pesé sur le pouvoir d’achat des Français ainsi que sur leurs perspectives de revenus futurs ».

Passée de 2,8% en décembre à 3,6% en février, l'inflation a alimenté ce besoin de conserver une épargne de précaution avant l’éclatement de la guerre en Ukraine, relève une enquête du pôle études et prospective de BPCE menée en février : la part des sondés considérant ne pas disposer d’assez d’argent de côté pour faire face à la crise (46%) enregistre une progression de trois points sur un trimestre, alors que celle-ci était stable depuis un an.

La confiance des ménages chute avec la guerre

L'arrivée du conflit russo-ukrainien a porté un coup au moral des ménages, un important moteur de la consommation. « En mars 2022, la confiance des ménages mesurée par l’Insee s’érode de six points, mais surtout les perspectives futures subissent un choc violent, en particulier la perception de leur niveau de vie futur et de l’évolution de l’inflation », souligne la dernière note de conjoncture de BPCE.

« Ce sentiment de crainte des ménages vis-à-vis de l’inflation n’a jamais été aussi important. Il est à son niveau le plus élevé depuis le début de la série de l’Insee en 1972 », souligne Eric Buffandeau, directeur adjoint des études et de la prospective du groupe BPCE.

Dans ce contexte, tout indique que les Français fassent encore preuve de retenue dans leurs dépenses et continuent d'alimenter leur bas de laine. « Le taux d’épargne va décroitre beaucoup plus lentement que prévu avant le conflit », anticipe Eric Buffandeau.

Celui-ci devrait se maintenir cette année aux alentours de 16,6%, selon les prévisions de BPCE, à un niveau inférieur aux deux années précédentes (21,4% en 2020 et 19,5% en 2021), mais qui restera au-dessus de la moyenne enregistrée avant la crise (à 15%).

Se préparer à un avenir incertain, motivation n°1 des épargnants

La confiance en berne et les craintes de l'avenir devraient guider les Français vers des placements très prudents et très liquides. Les comptes-courants et les livrets A devraient encore être fortement alimentés dans les prochains mois, anticipent les spécialistes.

Car c'est bien la peur du lendemain qui domine aujourd’hui le besoin d’épargner. Près des deux tiers des ménages citent la nécessité d’être prévoyant face à un futur incertain comme raison d’épargner, devant l’augmentation du coût de la vie (28%), à égalité avec celle de financer un projet important (immobilier, voiture), selon l’enquête de BPCE.

Le soutien financier aux enfants et petits-enfants, ainsi que se constituer un capital pour la retraite, sont aussi des motivations citées par environ un quart des sondés.

Encore faut-il avoir cependant les moyens d'économiser. Si la grande majorité aspire à épargner (88%), une minorité – les plus modestes - a de plus en plus de difficultés à mettre de l’argent de côté. En dépit de la crise du pouvoir d’achat, qui les impacte particulièrement (part des budgets alimentation et transport plus importante, proportion forte d’habitations énergivores…), 46% des ménages gagnant moins de 1.500€ mensuels considèrent qu’il leur sera possible d’épargner dans les six prochains mois, contre 67% des Français.

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