L’investissement de long terme en Europe n’a jamais été aussi indispensable, il manque pourtant cruellement…

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Un rapport d'experts commandé par la Caisse des Dépôts souligne la nécessité d'accélérer les investissements de long terme pour favoriser la transition vers une économie durable. Le Vieux Continent est en retard, et il y a urgence.

Reuters

L’argent n’a jamais autant afflué sur les marchés financiers et dans les bas de laine des épargnants. Mais cette cagnotte Covid est insuffisamment réinvestie dans des opérations de long terme, pourtant indispensables à l’urgence économique de la transition écologique, relève un rapport signé d’une vingtaine d’experts réunis sous la houlette de Bernard Attali, conseiller-maître de la Cour des comptes.

« Dans un contexte marqué par le paradoxe d’une abondance de liquidités mais d’une insuffisance d’investissements longs », le directeur général de la Caisse des dépôts, Eric Lombard, a demandé au magistratde constituer « une équipe d’économistes et de praticiens de la finance venus d’horizons divers pour formuler quelques pistes de réflexions et d’actions».

Des investissements orientés vers le futur et sobres en énergie

Rendues publics ce mardi 18 janvier, les conclusions de leurs travaux formulent un ensemble de préconisations pour donner un coup d’accélérateur aux investissements européens de long terme.

Ces spécialistes tirent le constat que « la nécessaire transition vers une économie durable, inclusive et résiliente nécessite de façon urgente des changements importants dans le financement de l’économie », via le déploiement d’investissements massifs, « résolument orientés vers le futur mais sobres en ressources naturelles, - bref, des investissements de long terme », définis comme des « investissements ou des dépenses produisant des externalités positives bénéficiant à l’ensemble de l’économie ou réduisant significativement les externalités négatives produites par d’autres ».

« Au-delà des investissements urgents, il convient de préparer l’avenir dans de nombreux secteurs » - au premier rang desquels l’éducation et la santé, et « plus généralement, de tout ce qui a trait à l’économie de la vie » - là où le cadre européen privilégie aujourd’hui les profits de court terme au détriment d’une croissance durable.

Un train de retard

Problème : ces derniers sont encore insuffisants en Europe, « en retard dans ce domaine par rapport à l’Asie et à l’Amérique du Nord », où l’afflux de liquidités, fruit de l’assouplissement des politiques monétaires, a été en partie orienté vers des plans de développement plus ambitieux – tels que la grande loi d’infrastructures des Etats-Unis à 1.200 milliards de dollars.

La crise financière de 2008, puis celle de la pandémie de Covid, ont permis de mesurer l’urgence de la transition durable des économies, mais elles ont aussi rendu ses acteurs européens averses au risque face à un "après" de plus en plus difficile à anticiper.

Rentabilité des "externalités" et du "bien commun"

Autant les investissements perçus comme "rentables" ne rencontrent pas de difficulté particulière pour être financés, (comme l’immobilier, privilégié par les particuliers en France). Autant ceux qui ne sont rentables qu’en tenant compte des "externalités générées", comme ceux des énergies renouvelables, et ceux qui ne pourront être rentabilisés « qu’en raison du caractère de bien commun » des innovations qu’ils portent, sont insuffisamment soutenus.

« Comment investir à long terme dans un environnement de plus en plus incertain, lorsque les signaux semblent brouillés, chaotiques et peu lisibles ? Quelle peut être la rationalité des investissements longs alors que l’histoire récente semble déjouer les calculs économiques les plus rationnels ? Comment prendre en compte tous les effets des décisions d’investissement alors que ceux-ci sont de plus en plus nombreux et complexes ? Les investissements en faveur d’une croissance durable, qui auraient dû être faits depuis longtemps, n’ont-ils pas un coût de plus en plus exorbitant à mesure qu’ils deviennent de plus en plus nécessaires ? Parce que la crise nécessite de réagir dans l’urgence, pour faire face aux situations les plus critiques, ne devient-il pas de plus en plus difficile de prendre en considération le long terme, aux effets moins immédiats ? »

Ces injonctions paradoxales de l’investissement – une « tragédie des horizons à briser » selon l’ex-gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney - ont nourri la réflexion des experts qui formulent dans cette synthèse une vingtaine de propositions en vue de dépasser ces points de blocage : des mesures d’ordre normatif, des « incitations politiques fortes » portées par les acteurs publics, ainsi que des pistes d’innovations institutionnelles « permettant d’inscrire cette orientation dans la durée ».

Pour une intégration des critères extra-financiers dans les normes comptables

Sur le plan normatif, le groupe de travail mené par Bernard Attali souligne la nécessité d’intégrer systématiquement le volet extra-financier dans les normes comptables pour refléter plus fidèlement les effets d’une stratégie de gestion à long terme. Cette prise en compte modifierait le comportement des investisseurs et valoriserait in fine les actifs durables et "contracycliques" sur le marché, qui reste aujourd’hui « un concours de beauté et non un lieu de révélation du futur », pour reprendre les mots de Keynes, « donc peu adapté pour la gestion d’investissement à long terme », constate-t-il.

Côté "produits", en vue d’orienter davantage l’épargne du grand public vers ces investissements, le rapport préconise à la fois d’assouplir le cadre de l’assurance vie (sans donner plus de détails) pour inciter les particuliers à prendre plus de risque, de développer des supports d’épargne longue « avec des possibilités de sortie adaptées [aux ménages] en fonction de leur position dans le cycle de vie et de leur niveau de richesse », ainsi que de modifier celui de l’épargne réglementée en « [levant] certaines contraintes ainsi que ses conditions d’emploi », tout en offrant en contrepartie des rendements plus élevés.

Réviser les règles de Maastricht

Les experts invitent aussi à permettre à certains investissements publics de long terme (ainsi qu’à leur dette) de se détacher des règles européennes d’équilibre budgétaire, à aller plus loin dans les négociations sur la taxonomie européenne (la classification des activités économiques ayant un impact durable sur l’environnement) ou encore à cibler les dispositifs de garanties publiques sur des investissements identifiés comme étant « générateurs d’externalités positives ».

A titre personnel, Bernard Attali se déclare par ailleurs favorable à une redéfinition du PIB, qui « intègre peu d’éléments intangibles comme la formation du capital humain », et n’est que « rarement utilisé dans un cadre pluriannuel, ce qui fausse un peu l’indicateur », ainsi qu’à un meilleur encadrement des opérations de rachats d’actions : « Au-delà d’un certain niveau, ces rachats sont en généralement improductifs et se font au détriment de l’investissement, considère le conseiller-maître honoraire de la Cour des comptes. Ne faudrait-il pas, de la part des pouvoirs publics, mettre en place des incitations pour freiner les excès de certaines entreprises dans ce domaine ? »

La piste de la tritisation

En ce qui concerne les incitations politiques, le rapport prône le développement d’une « certaine forme de tritisation » (transformation de créances en titres financiers) orientée vers l’investissement soutenable de long terme. Depuis la crise des subprimes, le mécanisme a très mauvaise presse, mais il « serait pourtant utile pour mieux faire fonctionner le système d’intermédiation financier. En rachetant aux banques des crédits portés sur leur bilan, la tritisation permet aux banques de libérer une partie de leur bilan et d’accélérer la rotation de leur propre capital », défend le document.

Le rachat de ces crédits pourrait être réalisé par l’Etat ou par des agences publiques, et devra être suffisamment encadré pour qu’il soit vertueux (conditions à respecter, contrôle des marges de financement des opérations, de l’orientation du redéploiement du capital…).

Sont également proposés le lancement de fonds destinés au financement d’entreprises dans la réindustrialisation et dans le raccourcissement des chaînes d’approvisionnement, ou encore la mise en place d’une caisse européenne de réassurance visant à couvrir le risque de financements industriels à long terme.

Obligations européennes

Enfin, en matière d’innovations institutionnelles, les experts conseillent de privilégier en priorité les investissements publics dans les infrastructures sociales, numériques et la recherche fondamentale, d’émettre des Eurobonds destinés à financer des projets structurants, « par exemple dans le domaine de l’énergie », et de faire des entreprises publiques des exemples en matière de reporting extra-financier.

Ces pistes de travail, ce sont d’abord à la puissance publique de s’en emparer, conclut le document. « Si les acteurs privés doivent prendre leurs responsabilités en investissant dans des projets viables, il revient aux acteurs publics de faciliter ces prises de risques en intégrant les externalités positives pour l’ensemble de la société et pour les générations futures ».

Les travaux se poursuivront dans le cadre de l’Association européenne des investissements de long terme (ELTI), mais leurs auteurs espèrent surtout que leurs propositions trouveront de l'écho dans le cadre des débats électoraux nationaux et de la présidence française de l’Union européenne.

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